CHAPITRE TROIS
Deux heures plus tard, Morris était chez lui.
Pour des raisons assez mystérieuses, son vol avait été annulé. On lui avait proposé d’attendre à l’aéroport : peut-être aurait-il pu monter dans un autre avion, mais il avait poliment décliné l’offre. Tous les autres passagers de l’avion étaient bouleversés : déception, incompréhension, colère, fatigue, impatience… Même Giac’ avait l’air assez tourmenté. Morris, en revanche, après les quelques premières secondes d’agitation, avait senti comme une vague de soulagement s’emparer de lui. C’était comme un grand souffle de vent qui balayait d’un coup les différentes angoisses qui l’avaient malmené ces derniers jours : ne rien oublier, ne pas laisser le gaz ni les robinets ouverts, ne pas céder à la tyrannie du métro, ne pas rater le bus pour arriver à l’aéroport, ne pas avoir oublié sa carte d’identité ni son billet d’avion, ne pas se tromper de porte d’embarquement, ne pas avoir peur du décollage. Il avait suffi de quelques mots prononcés par une voix de femme-haut-parleur pour chasser toutes ces tensions : « Le vol IK4568 a été annulé. Ses passagers sont priés de descendre de l’avion. Merci. ».
Morris n’avait pas hésité une seconde. Il avait laissé Giac’ espérer qu’un autre avion veuille bien l’accueillir à son bord et était rentré chez lui, en bus cette fois-ci. Il était merveilleusement content de ce retournement soudain et inattendu de situation. Oui, parce que partir, prendre l’avion, aller quelque part, c’était accepter d’être déjà quelque part. C’était se réduire à être ici pour aller là. Morris savait bien qu’il était à la fois ici et là, ailleurs et partout. Si son avion avait décollé, Morris serait retombé directement dans la dimension spatiale. Paradoxalement, plus son avion se serait éloigné du sol pour s’enfoncer dans le ciel, plus Morris serait retombé sur terre. Or ce qui faisait la force de Morris, ce qui faisait qu’il pouvait faire de la descente de ses escaliers une danse, qu’il pouvait sauver des nuages coincés dans des ascenseurs, bref, ce qui le rendait vivant, c’était qu’il était comme un personnage de roman. À la fois concrètement et complètement sur terre et en même temps bien au-delà d’être concrètement et complètement sur terre.
dimanche 11 mai 2008
Chapitre III, premier bout.
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